Votes pour le match d’écriture Etrange Grande 2024 – « La mort m’en veut »

 

Normalement quand on parle de la mort, c’est une fatalité, un truc qui arrive à tout le monde et, surtout, ça n’a rien de personnel. 
Mais si ça le devient… 
Trois textes sur le thème « La mort m’en veut », à vous de les départager

  • Tombe de haut
  • Ghosté comme jamais
  • La mort des Supers Meufs
Contrainte  temps/lieu/ événement un tombeau grand comme une montagne

 

 

Tombe de haut


Putain, que c’est grand !
Les yeux rivés à ce que je pense être le plafond, je zoome avec ma caméra oculaire pour prendre un cliché. À zoom max, le verdict tombe : ce n’est pas le plafond (la voûte a dit le guide), juste une passerelle intermédiaire entre le… bas (enfin celui des bas sur lequel on marche, parce qu’on nous a dit qu’il y en avait d’autres en dessous) et le haut. Le vrai haut, pour autant qu’on sache parce que les archéologues n’en peuvent plus de trouver des salles et des niveaux.
Le Tombeau des Origines n’est pas la découverte du siècle, c’est celle des derniers millénaires. À une époque où on peut sonder la vie des mollusques des grandes fosses océaniques, comme s’ils étaient des poissons rouges dans un bocal, découvrir un site vierge de toute incursion humaine grand comme les Cévennes c’est…
Bref, la partie ouverte au public depuis cette année fait à peine la hauteur du Mont Blanc et ne compte guère qu’un hectare ou deux de moins. Les dernières technologies permettent de protéger le site tout en conduisant les visites à un rythme de parc d’attraction. Eh oui, la recherche c’est très beau, mais surtout celle de métaux rares. Les archéos ont vite eu besoin de fonds privés pour poursuivre leurs exhumations et pour ça, le chaland qui paye son billet est une manne presque inépuisable. Et comme la curiosité est au rendez-vous…
Faut comprendre, après avoir consciencieusement pollué toutes les antiquités découvertes, l’appel de la nouveauté a drainé le touriste comme la misère pompe le monde.
— S’il vous plaît ! Ne trainez pas, restez bien avec votre groupe, appelle la guide. Vous devez respecter les horaires pour que chacune et chacun puisse profiter de l’ambiance particulière du lieu en toute sérénité.
Pour ne pas prendre de retard dans le roulement sans fin des visites, pour nourrir les scientifiques qui tentent de décrypter cette aberration architecturale en arrière plan.
Je rejoins mon groupe, le nez toujours en l’air, à la recherche d’une voûte qui échappe sauvagement à mon zoom oculaire. Je ne prends pas grand risque, le chemin balisé aux dernières normes attirent les semelles des chaussures fournies à l’entrée. Je voudrais me casser la gueule ou me jeter dans le vide que je ne pourrais pas. Et, honnêtement, je profite bien mieux de « l’ambiance particulière du lieu en toute sérénité » le regard vissé à cette hauteur qui m’échappe qu’en suivant la ligne de petits plots à la lumière tamisée qui balise la voie.
Car l’ambiance particulière n’est pas juste une formule pompeuse, pour le coup. Il y a vraiment un truc, dans la monumentalité vertigineuse de cette « salle d’accueil », dans la roche taillée jusqu’à être lisse comme un miroir, joliment ornée de pilastres sobrement carrés, mais sculptés d’une foultitude de signes dont on s’arrache les cheveux pour savoir s’ils datent de Lascaux ou plus.
— Est-ce que toutes les contraintes de sécurité ont bien été respectées ? s’enquiert soudain un type qui porte sa parka flambant neuve comme un costard cravate.
La guide lui décoche son meilleur sourire « je reste aimable mais dans ma tête, je viens de te refaire le portrait avec mon écran de visite ».
— Toutes les précautions ont été prises, assène-t-elle.
Puis, en se raclant la gorge :
— À présent que vous avez pu admirer tout votre saoûl, quelques chiffres, afin que vous appréciiez le gigantisme de ce complexe dont nous découvrons chaque jour de nouvelles salles : la salle où nous nous trouvons mesure 140 mètres de large sur un peu plus de 200 mètres de long. Soit environ deux stades de foot. On estime que la voûte se trouve à 600 mètres au-dessus de nos têtes, soit deux Tours Eiffel. L’ensemble date…
— Vous estimez ? coupe le type à la parka.
— Les sondes ont montré une hauteur de 600 mètres, dit la guide. Nous n’avons pas été capable de vérifier la hauteur exacte en raison de la brume qui y stagne et a gelé les instruments.
— Vous n’êtes donc pas sûrs que cette voûte ne risque pas de s’écrouler ! Objecte le type.
La guide le fusille placidement du regard.
— Les géologues sont formels. Le complexe a plus de vingt-mille ans, s’il devait…
Je zoome sans écouter l’exposé. J’ai déjà lu tout ça, moi c’est le lieu qui m’intéresse. Ces pierres taillées, ces lieux vides…
Comment vivent les lieux taillés par l’homme quand personne ne les habite ? Qu’est-ce qui survit quand il n’y a plus de vie ?
Le froid particulier des pierres tourne autour de mes jambes, me caresse comme un chat fait de doux courants d’air. Je zoome de nouveau sur la plateforme, aussi fort que je peux… là ! Une forme ! Je vais la voir cette voûte !
Je focalise dessus, entends bien la voix de la guide et son obsession d’avancer, mais je tiens mon truc, un relief, de plus en plus net, rond, visible, de… plus en plus gros ?
J’enlève le bloc oculaire de prise de vue poussé au max, lève les yeux.
Une forme passe devant mes yeux avant de s’écraser à mes pieds, sur le chemin magnétique et sécurisé, tandis qu’à ma droite retentit un cri perçant de surprise.
La voie de visite renvoie l’objet dans les airs, aussi attentive à son intégrité que s’il s’agissait d’un humain qui aurait trébuché.
J’ai un réflexe con de tendre la main, totalement sidéré, du côté du petit morceau de pierre détaché de là-haut, qui vient de manquer me rentrer définitivement la tête dans les épaules.
— Et vous parlez de sécurité ! hurle la voix responsable du cri strident (le type à la parka).
— Mais ce genre de chose n’est jamais arrivé ! Proteste la guide avec un regard assassin à mon encontre.
Notre groupe de cinq s’anime. Mes camarades de visiten’ont pas l’air de s’inquiéter autant que le type. Est-ce qu’ils préfèrent sortir et se faire rembourser, attaquer la société de tourisme pour le défaut de sécurité ? Des yeux mous me fixent. Je ne suis pas mort. Donc la visite peut continuer.
La guide rassemble le troupeau pour une sortie vers une salle plus sécurisée (une dont on voit le plafond).
Je me baisse pour ramasser mon involontaire agresseuse. Je ne crois pas que les archéos apprécieraient mais hé ! c’est mon crâne qu’elle a voulu embrasser.
La petite pièce, à peine abîmée par sa rencontre avec la petite merveille technologique que constitue le chemin de visite ressemble à une clef de voûte, octogonale avec une sculpture grossière de fleur. Mignonne mon agresseuse.

L’heure suivante nous emmène dans deux salles plutôt modestes de la taille d’un seul stade de foot, et qui culminent à deux tiers de Tour Eiffel. Des sculptures zoomorphes sont posées tout autour de la seconde salle, comme sur des étagères.
La guide déblatère son speech qui manque sérieusement d’intérêt. À part la datation, on ne sait absolument pas à quoi pouvait servir un endroit grand comme une capitale situé 1000 mètres sous le niveau de la mer. Même l’appellation de Tombeau est aléatoire. En fait, on n’a pas trouvé un seul corps, le moindre reste funéraire.
Moi je continue de rêvasser de pierre en pierre. Le courant d’air glacé de solitude de cette drôle de tombe énorme et sans occupant me fait presque mal au coeur. À quoi s’occupe la Mort, sans défunts à venir visiter ?
L’étagère près de moi semble soudain agitée d’un sursaut. Je mécarte d’un bond pendant qu’un tout petit bout de pierre se décroche.
— Attentioooooon ! hurle le type à la parka.
Ne me demandez pas pourquoi, peut-être un instinct d’archéo dormant dans mon cerveau, mais au lieu de reculer, je tends les bras… me sens ridiculement soulagé quand une jolie statuette de rat (ou de lapin?) me tombe dans les mains.
— Un instant de plus et il le prenait sur la tête ! s’insurge le type. Nous devrions…
Les autres aussi s’insurgent. Je vais bien ! On ne va pas s’arrêter pour si peu (j’avais qu’à faire attention)
La guide nous consulte pour la forme mais elle non plus ne veut pas bousculer la cadence calibrée des visites. Nous continuons.
Un peu secoué, je garde le lapin-rat dans la main. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être l’envie de montrer à mes presque meurtriers qu’ils ne vont pas m’avoir.
Un courant d’air froid s’engouffre entre mes mollets comme un animal affectueux et maladroit. Heureusement, le chemin de visite anti-chute est là.

*

Ça ne m’a pas vraiment heurté au départ, j’en ai même plutôt rigolé.
Là, je ne ris plus.
Ça fait trois heures qu’on marche, dix-sept salles qu’on visite… douze fois que je manque me faire tuer par ce lieu qui me jette son patrimoine à la tête une fois sur deux.
À croire que la Mort s’emmerde et m’a dans son colimateur.
J’en suis venu à apprécier type à la parka qui joue ma sirène d’alarme. Il n’a quasi plus de voix. Mais à chaque fois, il a vu la pierre, l’obstacle, le pilastre me tomber dessus.
La guide m’en veut. Je gâche la visite. Et clairement, tous ces incidents n’arrivent qu’à moi.
Le courant d’air froid tourne autour de mes jambes, s’enroule d’heure en heure autour de mes membres comme un serpent affectueux. Quand j’ai demandé d’où il venait, on m’a asséné que, faute d’ouverture adéquate, il n’y avait pas de courant d’air.
Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Je n’ai jamais été ni frileux, ni particulièrement maladroit. Ni facilement impressionnable ou superstitieux. Alors pourquoi j’ai l’impression qu’une force se dirige contre moi ? Qu’une puissance obscure me cible dans ce tombeau séculaire ?
Je ne le dis pas mais je commence à avoir peur. Et le froid qui s’accroche uniquement à moi pour me faire un câlin me glace bien plus qu’il ne le devrait. J’ai l’impression que c’est celui de la Mort que je sens et qui me caresse de ses mains.
La guide s’arrête, tout sourire.
— Nous entrons à présent dans la plus belle salle découverte à ce jour, annonce-t-elle. Elle constituera la fin de la visite guidée, vous aurez quelques minutes de plus pour en capturer tous les détails…
Je ne sais pas pourquoi, mais je ne veux pas y entrer. Le froid s’enroule autour de mes épaules, semble me pousser à la suite des autres.
Je n’écoute aucune des platitudes de notre guide qui ne nous en apprends de toutes façon pas plus que Wikipedia.
Mes yeux s’accrochent à un bas relief, au-delà du chemin de visite, dans une pénombre à l’éclairage savamment calibré pour créer l’ambiance. Au fond de l’abside en cul de four, je zoome sur les sculptures, reconnais avec un sourire la fleur qui a failli m’assommer, le lapin-rat que j’ai rattrapé… les motifs sur les objets qui ont failli me tuer.
Je dézoome, fixe l’abside obscure. La forme encapuchonnée à la faux assise devant le bas-relief.
Deux mains très fines sortent des manches sombres et je jappe un rire.
La Mort me fais un coeur avec ses doigts.
— Nous allons repartir, annonce la guide. Monsieur.
J’enlève mes chaussures et sors du chemin de visite.
— Monsieur ! hurle la stridence du type à la parka.
— Allez-y sans moi, je lance sans me retourner. j’ai rencard.

 


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Membre du Club depuis 2005, Magali participe au comité de lecture d'AOC et s'occupe activement des matchs d'écriture, qu'elle colporte dans plusieurs festivals dédiés à l'imaginaire. Accessoirement, redoutable mouche du coche professionnelle :)

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